de Nicolas Bedosdu 13 février au 10 mars 2013

Dans « Sortie de scène », Monceau, un brillant écrivain, refuse l’image que lui impose son public. Il veut que son écriture serve, il repousse le succès en cherchant à atteindre l’épure. Il consacre son fiel à des essais polémiques et autres lettres ouvertes aux grands patrons, aux directeurs de chaînes et aux hommes politiques. La maladie lui laisse assez de souffle pour se disputer avec sa gouvernante qui ne craint pas de lui répondre. L’arrivée inattendue d’une jeune nièce dépressive va obliger ce misanthrope professionnel à aller refaire un tour du côté de l’humour.

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DISTRIBUTION

Pierre Monceau Jean-Claude Frison
Jeanine, sa femme de ménage Marie-Hélène Remacle
Cybal, jeune dandy parisien Damien De Dobbeleer
Antoine Crol, animateur de télévision Frédéric Nyssen
Camille, nièce de Monceau Lisa Debauche
Mise en scène Jean-Claude Idée
Décor Francesco Deleo
Costumes Ludwig Moreau/span>
Lumières Laurent Comiant
Décor sonore Laurent Beumier

QUELQUES PHOTOS

Photos : Fabrice Gardin

POUR EN SAVOIR PLUS

Nicolas Bedos, un enfant de cœur, par Florian Zeller

La première fois que j’ai rencontré Nicolas Bedos, nous avons longuement parlé de Musset; il lui vouait une admiration qui se lisait jusqu’à sa façon de boire, de fumer et d’écouter tristement l’autre parler. On sentait qu’il aurait bien voulu écrire cette phrase : « Le seul bien qui me reste au monde est d’avoir quelquefois pleuré. » II ne l’avait pas écrite, mais il avait sans doute quelquefois pleuré, lui-aussi, et ne s’en cachait d’ailleurs pas. Il s’empressait même de vous confier son désenchantement si vous tardiez à le remarquer. Il parlait aussi de ses projets qui tournaient tous autour de cette passion des dialogues. À vingt-deux ans, il avait déjà écrit un spectacle pour son père, différentes choses pour la télévision ainsi que des scénarios pour le cinéma. Mais ce qui l’intéressait, c’était moins la cuisine d’intrigues et de petites histoires dont raffolent et la télévision et le cinéma que l’écriture elle-même, sa musique, sa liberté. Il était obsédé par la compromission artistique ou amoureuse. Sa colère, justement, était de ne pas pouvoir écrire ce qu’il entendait écrire. Les contraintes. Il parlait du théâtre comme du lieu idéal où tous ces paradoxes se trouveraient résolus, le lieu de la liberté.

Ce qui peut frapper, quand on rencontre Nicolas Bedos, c’est la ressemblance avec son père. Non seulement la silhouette, mais le regard aussi, la façon de dire et de médire : le détour grinçant de l’ironie, la cruauté, la voix sombre, à qui on ne la fait pas, méchante même, chargée de mille nuits inquiètes, mais rapidement débordée par la tendresse. Ce détail serait anecdotique mais il se trouve que le père a joué le texte du fils, et l’on se perd facilement dans le labyrinthe ambigu de la ressemblance. Car Nicolas Bedos est trop poète, et peut-être trop mégalomane, pour ne pas écrire avant tout sur lui.

Il est absolument impossible de confondre Sortie de scène, avec le spectacle qu’il avait écrit pour son père en 2002. Les obsessions qui traversent le texte, tout comme les dégoûts ou les passions, sont avant tout celles de l’auteur. Mais elles ne sont pas pour autant étrangères au père. Voilà peut-être l’une des ambiguïtés les plus troublantes de cette pièce : Nicolas écrit pour son père tout en écrivant d’abord sur lui. À cet égard, Sortie de scène (écrite avec ce courage d’enfant qui consiste à avoir un père) représente la juste coïncidence entre celui qu’il est et celui qu’il pourrait devenir, ou ne pas devenir, et finalement, entre une totale adhésion au monde et un total dégoût du monde.

INTERVIEW JEAN-CLAUDE IDÉE

→ Quelles sont les qualités du texte de Nicolas Bedos ?

Sa qualité première réside dans le fait que c’est une excellente pièce… Au moment où le théâtre a décidé de programmer ‘Sortie de scène’, Nicolas Bedos était moins en vue qu’aujourd’hui. C’est d’ailleurs intéressant de lire ses chroniques actuelles dans ‘Marianne’ ou ses dernières publications en librairie en les utilisant comme une forme de dramaturgie implicite de son théâtre, parce qu’en réalité c’est le même univers. Un univers noir, désespéré, proche de celui des pièces les plus noires d’Anouilh dans sa dernière période. Il y a aussi une dimension proche de Musset; Bedos est l’enfant d’un siècle décadent où les gens ont perdus leurs illusions… On retrouve cet univers dans ses chroniques, qui affleure ici, et que les gens vont retrouver. Il y a du Balzac également, à travers le personnage de Camille qui est un petit Rastignac : « A nous deux Paris » devient « Je vais baiser Paris », mais cela revient au même !

Le film ‘Ridicule’ n’est pas éloigné… Des gens qui à force de vouloir paraître n’arrivent plus à être. On peut dire que c’est une partie du mal parisien, une maladie chronique de la civilisation française, cela remonte au XVIIème siècle, comment renoncer à ce qu’on sent pour essayer de paraître ce qu’on voudrait être, c’est la grenouille qui veut être aussi grosse que le bœuf, il y a du La Fontaine ici… Voilà ! Ce que je veux dire, c’est que Nicolas Bedos est un auteur profondément français, dans la grande tradition, dans cette tradition cynique, désinvolte, amère, et assez virtuose… ’Sortie de scène’ est une pièce de jeunesse par rapport à ce qu’il fait maintenant, il y a une naïveté et une sincérité dans la pièce qui est dans le regard que l’auteur porte sur ce vieil homme, râleur, insupportable, provocateur. C’est une pièce qui a de grandes qualités, dans la tradition mais avec ce caractère de journal intime et d’un constat de société. On y trouve son bonheur en tant que metteur en scène, acteur et public.

→ Et sur des thèmes qui te sont précieux, par rapport à la littérature, l’écriture,…

Oui, tout à fait, la transmission, les valeurs,… Il y a la notion d’un engagement. Le personnage principal est un écrivain à succès, joué dans les théâtres privés parisiens grâce à ses comédies, qui s’engage politiquement sur le tard suite à un désespoir amoureux (sa femme le quitte pour un philosophe). Il devient plus exigeant donc plus chiant et il se retrouve du coup ruiné, il n’écrit plus que « de petits livres de colère » comme il dit. Il y a chez Monceau une forme de repli philosophique, un coté ‘Candide’ sur le tard qui se retranche dans son jardin et qui philosophe. Cette dimension-là est intéressante aussi dans le cheminement, c’est un univers que j’ai fréquenté et dont je reconnais bien le terreau…

→ Frison / Monceau : une rencontre ?

C’est une rencontre de tempérament, Jean-Claude Frison est capable de dire que la civilisation européenne est morte depuis 1612 et de démontrer pourquoi nous sommes en décadence depuis, il peut avoir cette dimension paradoxale d’empêcheur de penser en rond. Jean-Claude, homme très courtois, très cultivé, adorable compagnon de travail est quelqu’un qui a un côté révolté, écorché vif… Chez Monceau, il y a en plus une face acariâtre, une forme de noirceur et puis il y a un côté bouffon, provocateur, il est très proche des grands monstres moliéresques. Bedos connait bien ses classiques, on retrouve ici Argan et Orgon mais aussi Dorine et Toinette dans le personnage de Jeanine. Les grandes servantes de Molière et leurs patrons dans leurs affrontements, c’est vraiment décalqué de cet univers…

Bedos a dû baigner dans ce terreau culturel, cette éducation française. Il connaît le répertoire pour l’avoir vu ou étudié. C’est ce que font les auteurs de génération en génération, ils assimilent puis régurgitent sous une autre forme, c’est ça la transmission.

→ On a Monceau, le héros, Jeanine, la servante, Camille, la fille par l’esprit ; une structure de base à trois personnages et puis des « envahisseurs » ?

Ce sont des scènes à la Oscar Wilde, des personnages qu’on voit passer dans la faune parisienne, des petites caricatures, on n’est pas loin du ‘Faiseur’ de Balzac… Ils sont en totale rupture avec ce qu’est devenu le personnage de Monceau, l’écrivain qui s’est retiré sur sa montagne…. Comme dans ‘Timon d’Athènes’ de Shakespeare. Timon, ruiné du jour au lendemain car ses vaisseaux ont coulé, perd tous ses amis et se retire dans une grotte dans la montagne, personne ne l’aide car il n’a plus d’argent… En fouillant dans sa grotte, il trouve de l’or et ses amis reviennent le voir. Et Timon leur balance des injures comme Shakespeare en avait le secret (« Encore de l’humain, épidémie, épidémie… »). Monceau, c’est la même chose, il crache sur les mecs qu’il voit débarquer dans sa caverne, journaliste télé, délégué d’éditeur…

‘Sortie de scène’ est une pièce qui sent le constat de l’effondrement, de la décadence de la civilisation, la perte des repères, on le voit à travers Camille, qui est à la fois un oiseau pour le chat et qui peut sortir ses griffes, elle peut devenir un monstre ou être une victime ambivalente, elle a les deux en elle, c’est une fille qui vient de province, en rupture avec son milieu bourgeois, elle vient à Paris rencontrer son oncle, dont elle a lu les ouvrages et il va devenir son père spirituel. Bedos nous sert le duo, le vieux misanthrope et la jeune ingénue écorchée. Le cœur de la pièce est dans la scène où Monceau l’initie et lui transmet quelques-unes de ses vérités… Il survivra en elle.

NICOLAS BEDOS

Nicolas Bedos, l’auteur

Nicolas Bedos entreprend très tôt de composer des pièces et des romans. Il commencera par la télévision, où il travaille notamment à l’écriture de sketches pour Canal Plus et de séries télévisées. « Je viens du dialogue drolatique », dit-il, en ajoutant : « Je suis un scénariste frustré par les coupes qu’un texte subit au cinéma, et qui est venu se jeter à corps perdu dans le théâtre. »

Il n’empêche, sa première pièce de théâtre, Sortie de scène, créée au Théâtre national de Nice, est saluée comme il se doit et la critique, unanime, sait reconnaître, derrière ce texte le travail d’un véritable auteur dramatique qui possède un sens inné du théâtre.

Pourtant, et malgré son jeune âge, trente et un ans, Nicolas Bedos a mis du temps à se lancer dans l’écriture pour la scène, trop influencé sans doute par des théories sur le théâtre qui le fascinaient, mais qui l’éloignaient aussi de sa nature profonde et de son plaisir du dialogue.

« Le désincarné, l’abstrait, le minimalisme, l’économie totale de moyens sont des attributs que j’admire chez certains auteurs de théâtre, Pinter et Beckett en tête. Mais ils ne sont pas pour l’instant faits pour moi. Et en voulant à tout prix singer ces écrivains et ces manières d’écrire, j’ai surtout réussi à ne pas écrire du tout. Un jour, j’ai accepté l’idée d’aller plutôt vers une forme où mon expression serait plus authentique. »

Acceptant volontiers d’être qualifié d’auteur réaliste, Nicolas Bedos revendique cette appartenance sans aucun complexe, mais non sans quelques mises au points : « Écrire de manière réaliste ne suppose pas de tomber dans la quotidienneté, et demande, bien au contraire, un important travail symbolique. Et puis, il me paraît bien que le théâtre puisse redonner de la noblesse à une certaine forme de réalisme, qui n’est pas non plus celui du cinéma ou de la télévision. Le théâtre est encore l’endroit des mots et du verbe. Il est à la frontière de la vie et de la littérature. »

Impétueux, instinctif, Nicolas Bedos est un jeune auteur à la sensibilité déjà très aiguisée. « J’ai le sentiment d’avoir réellement découvert le théâtre après cette première saillie qu’a été ma pièce Sortie de scène. À l’époque, j’avais imaginé et conçu cette pièce dans une sorte d’éructation incontrôlée, à la fois naïve, instinctive, et sans culture dramatique solide. C’était une pièce sur un homme de théâtre qui va mourir : elle était pleine de rage et de colère, et faisait écho aux excès et à la générosité du personnage. »

Nicolas Bedos, pourquoi ne pas créer des personnages de votre génération ?

Car j’ai toujours eu l’impression de me retrouver chez des hommes ou des femmes d’âge mûr, qui ont en général un lourd passé derrière eux. Je crois, d’une part, que cela fait partie du plaisir de l’écriture, qui est aussi celui de la transposition. Et, d’autre part, il me semble beaucoup plus intéressant d’explorer les chocs des sentiments chez des personnages âgés. Prenez l’exemple d’une rupture amoureuse : quelle que soit la douleur qu’elle engendre, on aura tendance à la minorer s’agissant d’un jeune homme, et de la qualifier de tragédie pour un quinquagénaire, car elle résonnera alors comme un deuil. Le théâtre, pour un auteur, offre la chance de donner vie à ce fantasme de la transposition. Je trouve très pratique – et peut-être un peu lâche ! – cette belle invention de la fiction qui permet de parler de soi en toute pudeur.

J’ai besoin du poids de la vie chez mes personnages pour exprimer des sentiments qui me touchent profondément, comme la lassitude, la mélancolie, la nostalgie, la désillusion, la folie… Je ne me retrouve pas, en revanche, dans les archétypes du jeune homme torturé ou de la jeune femme dépressive. Un jour peut-être n’aurai-je plus peur de m’intéresser à des personnages de mon âge.

Que craignez-vous qui vous empêche de le faire ?

D’un côté, j’ai peur de tomber dans le narcissisme ! Et, de l’autre, je ne me sens pas légitime, aujourd’hui, à travailler la pâte humaine de personnages de ma génération. Mon propre vécu personnel me donne plutôt le sentiment d’avoir traversé des choses difficiles et compliquées. Toutes proportions gardées, il me faudrait alors créer un personnage proche du Platonov de Tchékhov : un jeune homme qui a presque tout vécu des douleurs de l’existence, et qui pose un regard très lucide et très grave sur la vie.

Votre attirance pour les personnages marqués par la vie vient-elle aussi de vos lectures ?

Oui, cela vient sans doute des univers de tous ces écrivains que j’admire : Tchékhov, Thomas Bernhard, Tennessee Williams, Pinter, Anouilh…

On a d’ailleurs rapproché Sortie de scène de certaines pièces d’Anouilh…

C’est même ce qui m’a donné envie de lire Anouilh, dont je n’avais alors rien lu ! Mes personnages ont le goût de la formule, mais, moi, auteur, je m’efforce de réfréner mon goût du mot, voulant à tout prix éviter d’être « brillant », sinon bavard. Et s’il y a ce genre de moments, c’est toujours dans l’intention de cacher quelque chose d’autre que les personnages ne veulent pas exprimer. Le trop-plein de paroles participe aussi de la pudeur en faisant diversion.

Olivier Celik, L’avant-scène, n°1218