de Florian Zellerdu 5 février au 2 mars 2014

Le théâtre, on le sait, est affaire de conventions. Il est, en quelque sorte, un contrat de mutuelle intelligence passé entre un auteur, un metteur en scène, des interprètes et le public, permettant à chacun de comprendre le sens profond des situations, les ressorts des personnages et la signification des objets présents sur le plateau.

Dans « La Vérité », Florian Zeller développe l’art du détournement, et c’est très jouissif !

CALENDRIER DES REPRÉSENTATIONS

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représentation en matinée (15h)
représentation en soirée (20h15)

DISTRIBUTION

Laurence Marie-Paule Kumps
Alice Marie-Hélène Remacle
Michel Pierre Pigeolet
Paul Michel Poncelet
Mise en scène Patrice Mincke
Décor et costumes Charly Kleinermann et Thibaut De Coster

QUELQUES PHOTOS

Photos : Fabrice Gardin

POUR EN SAVOIR PLUS

Michel est un menteur invétéré, à qui tout le monde ment…

Au prix de beaucoup d’efforts et de mauvaise foi, Michel parvient à convaincre chacun des inconvénients de dire la vérité et des avantages de la taire.

Mais cette vérité, la connaît-il vraiment ?

L’art du détournement

Le théâtre, on le sait, est affaire de conventions. Il est, en quelque sorte, un contrat de mutuelle intelligence passé entre un auteur, un metteur en scène, des interprètes et un public rassemblé, permettant à chacun de comprendre le sens profond des situations, les ressorts des personnages et la signification des objets présents sur le plateau et des différents effets scéniques. L’histoire du théâtre pourrait même se circonscrire, en poussant plus loin cette idée, à l’évolution de cette convention, à ses perpétuations comme à ses remises en question.

Dans La Vérité de Florian Zeller, c’est bien à un détournement du code théâtral que nous sommes conviés, mais avec naturel, sans théorie aucune. Dans ses précédentes pièces, l’auteur s’est souvent employé à brouiller les repères, à jouer avec les silences et l’implicite, à mêler différentes strates d’imaginaire et de réalité, de mensonge et de supposée vérité. Tout cela est bien encore à l’œuvre ici (d’où le titre de la pièce) mais, dans le cas présent, c’est le code même du théâtre qui s’en retrouve bouleversé.

La Vérité est en effet une véritable comédie. Elle en utilise les ressorts avec brio, des adultères croisés aux mensonges maladroits, en passant par les résolutions hasardeuses… Elle laisse ses personnages évoluer dans un quadrille particulièrement cocasse. Et pourtant… On ne peut s’empêcher de penser qu’il y a, dans ces situations comiques, des questions qui dérangent. Car si, dans le théâtre de boulevard, le spectateur est souvent le seul qui connaisse toute la vérité – ce qui est d’ailleurs l’une des caractéristiques du comique et du décalage entre le rire de la salle et le sérieux de la scène – il est lui-même mis ici devant ses propres doutes : peut-on deviner la vérité de ce qui se passe au plateau ? Cette question en appelant une seconde, plus personnelle, plus intime : connaît-on la vérité de sa propre existence ?

FLORIAN ZELLER

Romancier et dramaturge, Florian Zeller, né à Paris en 1979, est sans conteste l’un des jeunes auteurs français contemporains les plus talentueux. Diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris – il y est même depuis 2002 professeur de littérature -, il est révélé par son premier roman, « Neiges artificielles », édité chez Flammarion en 2002, et qui reçoit le prix de la fondation Hachette. Il publie en 2003 son second roman, « Les Amants du n’importe quoi », qui reçoit le prix Prince Pierre de Monaco.

En 2004, ses deux premières pièces sont créées à Paris: « L’Autre » au Théâtre des Mathurins par Annick Blancheteau, qui sera repris dans une mise en scène de Florian Zeller lui-même en 2007 à la Comédie des Champs-Élysées et « Le Manège » au Théâtre du Petit Montparnasse, dans une mise en scène de Nicolas Briançon. En 2004 toujours, son roman intitulé « La Fascination du pire » est très remarqué et reçoit le prix Interallié.

En 2006, il publie son quatrième roman, « Julien Parme ». Ses romans sont traduits dans une dizaine de langues et ses pièces souvent jouées à l’étranger.

En 2006, Florian Zeller connaît à nouveau un grand succès au théâtre avec sa pièce « Si tu mourais », créée à la Comédie des Champs-Élysées dans une mise en scène de Michel Fagadau avec Catherine Frot et Robin Renucci. La pièce, qui fait l’unanimité tant auprès du public que de la critique, est récompensée par le prix jeune théâtre de l’Académie française, et Catherine Frot est nommée aux Molières en 2007 pour son interprétation.

En 2008, sa pièce « Elle t’attend » est créée au Théâtre de la Madeleine dans une mise en scène de l’auteur avec, entre autres, Laetitia Casta et Bruno Todeschini. La saison 2010-2011 est particulièrement riche pour l’auteur : dès septembre, le Petit Théâtre de Paris programme « La Mère », dans une mise en scène de Marcial Di Fonzo Bo avec, entre autres, Catherine Hiegel. Et le Théâtre Montparnasse crée sa pièce, « La Vérité ». Un titre qui ne doit rien au hasard et qui rappelle à quel point ce thème traverse sans cesse l’univers littéraire de Florian Zeller.

INTERVIEW PATRICE MINCKE

Patrice Mincke nous livre sa vérité…

• Que peut-on dire de « La Vérité » de Florian Zeller ?

La Vérité est au boulevard classique ce que le Canada Dry est à l’alcool : ça a le goût du boulevard, la couleur du boulevard, mais c’est bien plus qu’un boulevard. Il y a un vertige et un trouble typiques de l’écriture de Florian Zeller, qu’on ne retrouve pas dans les comédies habituelles.

• Connaissais-tu les pièces de Florian Zeller ? En quoi celle-ci est différente des autres ?

Je ne dirais pas qu’elle est différente des autres, je dirais plutôt qu’elle est le condensé des autres : on y retrouve tous les thèmes chers à Zeller, la vérité étant d’ailleurs son sujet de prédilection. Il y a dans la plupart de ses pièces ce regard acide et désabusé sur l’amour, cette impossibilité de se parler vraiment, sans fard, cette impression que la vérité est inaccessible, cachée derrière nos mensonges et notre mauvaise foi. Zeller adore jouer à retourner le spectateur comme une crêpe, lui montrer que tout ce à quoi il croyait n’est qu’une vision subjective de la réalité incompatible avec les visions subjectives des autres… le vertige qui prend alors le spectateur est traité ici en comédie, mais on le retrouve sur un mode plus amer dans La Mère et Si tu mourais…, ou dramatique dans Le Père.

• Tromper son meilleur ami, tromper sa femme avec la femme de son meilleur ami, c’est assez banal, non ?

Complètement ! Enfin, au théâtre en tout cas (je dois me méfier, mon meilleur ami lira sans doute ce programme…). C’est d’ailleurs ce qu’un des personnages de La Vérité dit :

Paul : J’ai l’impression que ma femme me trompe

Michel : Alice ? Mais c’est… c’est affreux.

Paul : Non, c’est banal.

Le mensonge et l’adultère font partie de notre quotidien et nous le savons tous… mais rares sont ceux qui sont parvenus à l’admettre et à le vivre sereinement ! Dans La Vérité, le mensonge est érigé en vertu. En effet, pour préserver ceux qu’on aime et garder leur amour, il y a deux solutions : soit avoir une vie exemplaire, soit ne leur montrer que le côté exemplaire de notre vie. La première solution étant hors d’atteinte, le personnage principal a choisi la deuxième et en semble assez content. Mais que se passe-t-il si chacun applique ces mêmes règles et que le mensonge se généralise ? Pas sûr que Zeller nous apporte ici la formule miracle qui nous permette de concilier nos banales pulsions d’adultère avec notre envie de connaître la vérité quant aux pulsions des autres…

• Quand tu montes une pièce, qu’est-ce qui t’intéresse en premier lieu ?

D’une par « l’épaisseur » des personnages, c’est-à-dire leur complexité et leur humanité, d’autre part l’effet produit par la pièce sur le spectateur. Quel que soit le type de pièce – comédie, tragédie, etc. – j’attends qu’elle fasse réfléchir le public, qu’elle lui pose des questions et l’amène à voir la réalité un peu différemment, ce qui nécessite donc des personnages auxquels on puisse s’identifier au moins partiellement.

Ici par exemple, la relation entre amour et sincérité est explorée ; certes sur le ton de la comédie, et je ne m’attends pas à voir des spectateurs ébranlés remettre leur vie en question à la sortie, mais tout de même !… Les spectateurs/trices dont les relations d’amitié ou d’amour sont en partie basées sur le mensonge pourraient bien être remués !

• Quels sont les éléments qui t’ont inspirés à la lecture de la pièce ?

J’ai pris beaucoup de plaisir à subir tous les retournements de situation. La Vérité est une de ces pièces dont la première lecture est très différente des lectures suivantes : on ne sait rien et on se prend de plein fouet chaque revirement. De plus, je n’avais rien lu ni vu de Zeller et ignorais son plaisir presque pervers à désarçonner le spectateur. Pendant les lectures suivantes, le jeu est tout différent : on sait ce qui va suivre, et on joue à détecter les mensonges, à chercher derrière les apparences. C’est d’ailleurs un jeu assez amusant en répétition de chercher à savoir qui pense à quoi à quel moment ; chaque comédien à tendance à défendre son personnage en croyant à sa propre version… c’est un vrai casse-tête !

• Le public sera-t-il heureux en sortant de la salle ?

« Heureux », carrément ?… Je ne suis pas sûr que le théâtre ait ce pouvoir-là, mais en tout cas j’espère que les spectateurs auront pris du plaisir pendant la représentation. Comme dit Benabar, Le bonheur ça se trouve pas en lingots mais en p’tite monnaie, et le théâtre est un endroit où il me semble qu’on distribue pas mal de petite monnaie !…

INTERVIEW FLORIAN ZELLER

Une comédie pure

Entretien avec Florian Zeller

Florian Zeller aborde pour la première fois la comédie pure en choisissant un motif traditionnel du théâtre, apportant une touche très fine, entre Pinter et Pirandello…

Lire une pièce est un plaisir très particulier. Lire une pièce drôle, très drôle, une pièce bien construite, composée comme une fugue, qui reprend des thèmes mais n’est jamais répétitive et vous laisse sur le sentiment que vous ne savez pas tout à fait où est… la vérité, est un bonheur. C’est exactement ce qu’il advient lorsqu’on lit La Vérité de Florian Zeller. C’est la première fois que le romancier et dramaturge s’aventure du côté de la franche comédie. Il a choisi un thème consubstantiel au théâtre : le mensonge.

Le héros, un homme, Michel, trompe sa femme avec l’épouse de son meilleur ami. Le triangle traditionnel de l’amant, du mari et de la femme est donc ici compliqué d’un partenaire supplémentaire : l’autre femme. Un quatuor qui donne à La Vérité ses suspens à la Pinter, son vertige à la Pirandello.

– C’est la première fois que vous écrivez une franche comédie. Est-ce difficile ?

Jamais, en effet, je n’avais abordé cette forme. J’espère que dans certaines de mes pièces, on devine un certain humour, au cœur de pièces que je souhaitais « dramatiques ». À l’origine de La Vérité, il y a un éclat de rire en lisant une réplique précise de Trahison, de Pinter. C’était le point de départ. Je voulais retrouver cela, et creuser dans cette terre, mais en allant, c’est vrai, du côté de la comédie pure, consentie, calculée, pour faire rire, et cela, je ne l’avais jamais fait.

– On a le sentiment, en lisant la pièce, d’une facilité, d’une liberté, d’une rapidité de l’écriture… Ne me dites pas que vous avez souffert en écrivant ?

Non ! Je ne vais tout de même pas mentir ! Je riais parfois en écrivant ! Parce que le mensonge est la chose du monde la mieux partagée, parce que le mensonge est une expérience à la fois intime et universelle… Je riais parce que j’imaginais déjà l’acteur dans le rôle de Michel et parce que, après avoir hésité, réfléchi, cherché une forme qui soit un peu nouvelle, une forme qui ménage du suspens, qui interdise au spectateur d’être en position de tout savoir, l’écriture s’est débloquée et tout s’est formulé facilement, les répliques me sont venues dans une certaine fluidité… Tout par la suite a été marqué par une certaine évidence, jusqu’aux premières lectures où nous étions pris de vrais fous rires…

Encore le triangle, ici un quatuor, du mari, de la femme, de l’amant et de l’autre épouse. La vedette, c’est l’amant de l’une qui est le mari de l’autre… mais enfin, la figure n’est pas neuve… Tromper son meilleur ami, tromper sa femme avec la femme de son meilleur ami, c’est assez banal, non ?

C’est en effet une figure du vaudeville ou du drame bourgeois. Mais il faut bien travailler avec des figures identifiables pour pouvoir les détourner, inventer des chemins surprenants et faire en sorte que les spectateurs aient le sentiment qu’on leur parle d’eux. J’espère que cette variation sur un thème rebattu, sur une forme déjà vue, sur une figure de la trahison conjugale banale, est tout de même un peu originale… Je tiens à ce que le spectateur ait bien du mal à décider d’une « vérité »… Dans La Vérité, il n’y a pas de vérité.

– Avez-vous suivi les répétitions à la création ?

Non. Nous nous sommes retrouvés, de temps en temps, pour faire des lectures, pour nouer les premiers fils en quelque sorte. J’ai assisté à ces moments. J’aime ce que le théâtre m’offre de partage. Le théâtre m’arrache à la solitude qui est celle de l’écrivain. Je me sens bien dans une salle, je me sens bien avec les comédiens, metteurs en scène, décorateurs, etc. Mais je n’ai pas voulu suivre les répétitions car je veux que l’équipe se sente libre… et puis cela se passe en toute confiance.

– Vous avez aussi d’autres chantiers en cours ?

Je suis en train de travailler à un autre roman. Il y a quatre ans que je n’ai pas publié de roman, et c’est une part de ma vie… mais je ne peux rien en dire, rien. Autant j’aurai travaillé avec une certaine facilité pour La Vérité, autant écrire est difficile… Il y a toujours, dans le processus même de l’écriture, des moments d’effondrement, de doutes, de remise en question. Et c’est souvent au cœur de ces impasses que des solutions se dessinent.

Propos recueillis par Armelle Héliot