de Jean Anouilhdu 24 octobre au 18 novembre 2012

Antigone, femme moderne, qui s’émancipe du mythe, nous adresse, dans une langue d’une simplicité et d’une beauté incroyables, un message de résistance qui fait écho au monde d’aujourd’hui où les idéologies perdent leur âme aux quatre coins du monde mais où certains résistent.

À l’image de notre société, la pièce est ambigüe, Créon est sans illusion sur la politique mais il fait son devoir. Antigone se dresse contre le roi par nécessité, pour hurler un désespoir, un vide intérieur. Elle défend les lois tacites du devoir moral. Son exemple et son courage, pour désespérés qu’ils soient, sont éternels.

Antigone est d’une incroyable actualité.

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représentation en soirée (20h15)
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DISTRIBUTION

Antigone Wendy Piette
Créon Bernard Sens
Le choeur Benoît Verhaert
Hémon Nicolas d’Oultremont
Ismène Manon Hanseeuw
La nourrice Louise Rocco
Le garde Toni d’Antonio
Le garde 2 Kevin Ecobecq
Le garde 3 Gilles Poncelet
Mise en scène Fabrice Gardin
Assistante Frédérique Massinon
Décor et Costumes Ronald Beurms
Décor sonore Laurent Beumier
Création lumières Félicien Van Kriekinge
Vidéo Allan Beurms

QUELQUES PHOTOS

Photos : Isabelle De Beir / debeirisa@base.be – 0473/ 493424

POUR EN SAVOIR PLUS

Issue de l’union fatale d’Oedipe et de Jocaste, Antigone est aux prises avec son destin, en révolte contre l’ordre des hommes. Après le suicide de Jocaste et l’exil d’Œdipe, les deux frères d’Antigone, Étéocle et Polynice se sont entretués pour le trône de Thèbes. Créon, frère de Jocaste et, à ce titre, nouveau roi, a décidé de n’offrir de sépulture qu’à Étéocle et non à Polynice, qualifié de voyou et de traître. Il avertit par un édit que quiconque osera enterrer le corps du renégat sera puni de mort. Personne n’ose braver l’interdit et le cadavre de Polynice est abandonné à la chaleur et aux charognards. Bravant l’interdit, Antigone recouvre de terre le corps de Polynice. Arrêtée, conduite devant le roi qui tente de la sauver, l’inflexible jeune fille rejette avec véhémence le bonheur, factice, que son oncle lui promet. Et le verdict tombe, déclenchant l’implacable mécanique tragique, sans que rien ni personne ne parvienne à faire fléchir Créon…

De l’Antigone de Sophocle à celle de Jean Anouilh

Antigone appartient aux légendes attachées à la ville de Thèbes. Elle est l’une des enfants nés de l’union incestueuse du roi de Thèbes Œdipe et de sa propre mère, Jocaste.

Antigone est la sœur d’Ismène, d’Etéocle et de Polynice. Elle fait preuve d’un dévouement et d’une grandeur d’âme sans pareil dans la mythologie.

Quand son père est chassé de Thèbes par ses frères et quand, les yeux crevés, il doit mendier sa nourriture sur les routes, Antigone lui sert de guide. Elle veille sur lui jusqu’à la fin de son existence et l’assiste dans ses derniers moments.

Quand elle revient à Thèbes. Elle y connaît une nouvelle et cruelle épreuve. Ses frères Etéocle et Polynice se disputent le pouvoir. Ce dernier fait appel à une armée étrangère pour assiéger la ville et combattre son frère Etéocle. Après la mort des deux frères, Créon, leur oncle prend le pouvoir. Il ordonne des funérailles solennelles pour Etéocle et interdit qu’il soit donné une sépulture à Polynice, coupable à ses yeux d’avoir porté les armes contre sa patrie avec le concours d’étrangers. Ainsi l’âme de Polynice ne connaîtra jamais de repos.

Antigone, qui considère comme sacré le devoir d’ensevelir les morts, se rend une nuit auprès du corps de son frère et verse sur lui, selon le rite, quelques poignées de terre. Créon apprend d’un garde qu’Antigone a recouvert de poussière le corps de Polynice. On amène Antigone devant lui et il la condamne à mort. Elle est enterrée vive dans le tombeau des Labdacides. Plutôt que de mourir de faim, elle préfère se pendre.

Hémon, fils de Créon et fiancé d’Antigone se suicide de désespoir. Eurydice, l’épouse de Créon ne peut supporter la mort de ce fils qu’elle adorait et met fin elle aussi à ses jours.

La pièce de Sophocle (441 avant Jésus-Christ) commence lorsqu’Antigone décide de braver l’interdiction de son oncle Créon et d’ensevelir le corps de son frère Polynice.

C’est de ce texte de Sophocle que va s’inspirer Anouilh pour écrire son Antigone.

Cette pièce, créée en 1944, connaît un immense succès public mais engendre une polémique. Certains reprochent à Anouilh de défendre l’ordre établi en faisant la part belle à Créon. Ses défenseurs, au contraire, voient dans Antigone la « première résistante de l’histoire » et dans la pièce un plaidoyer pour l’esprit de révolte.

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Jacques De Decker, secrétaire perpétuel de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique

JEAN ANOUILH

« Je n’ai pas de biographie et j’en suis très content », aimait à dire Jean Anouilh. En effet, la vie de cet auteur à succès se confond avec la chronologie de ses pièces. Découvrant la force de vérité de la langue poétique au théâtre à travers Jean Giraudoux et Jean Cocteau, toute son œuvre se défend du réalisme. Sa rencontre avec les metteurs en scène André Barsacq et Georges Pitoëff participe à sa consécration, lui faisant aussi connaître la vie de troupe dont il rêvait.

Jean Anouilh est né en 1910 à Bordeaux et meurt en 1987 à Lausanne. Son œuvre théâtrale commencée en 1932 est particulièrement abondante et variée : elle est constituée de nombreuses comédies souvent grinçantes et d’œuvres à la tonalité dramatique ou tragique.

Anouilh a lui-même organisé ses œuvres en séries thématiques, faisant alterner d’abord « Pièces roses » et « Pièces noires ». Les premières sont des comédies savoureuses marquées par la fantaisie comme Le Bal des voleurs (1938) alors que les secondes montrent dans la gravité l’affrontement des « héros » entourés de gens ordinaires en prenant souvent appui sur des mythes comme Eurydice (1941), Antigone (1944) ou Médée (1946).

Après la guerre apparaissent les « Pièces brillantes » qui jouent sur la mise en abyme du théâtre au théâtre (La Répétition ou l’Amour puni, 1947 – Colombe, 1951), puis les « Pièces grinçantes », comédies satiriques comme Pauvre Bitos ou le Dîner de têtes (1956). Dans la même période, Jean Anouilh s’intéresse dans des « Pièces costumées » à des figures lumineuses qui se sacrifient au nom du devoir : envers la patrie comme Jeanne d’Arc dans L’Alouette (1953) ou envers Dieu comme Thomas Becket, Becket ou l’Honneur de Dieu (1959, adapté au cinéma en 1964). Le dramaturge a continué dans le même temps à servir le genre de la comédie dans de nombreuses pièces où il mêle farce et ironie (par exemple Les Poissons rouges ou Mon père ce héros, 1970) jusque dans les dernières années de sa vie.

Jean Anouilh a également adapté plusieurs pièces d’auteurs étrangers, Shakespeare en particulier. Il a aussi mis en scène certaines de ses œuvres.

Triomphe à sa création en 1944 dans une mise en scène de Barsacq, Antigone fait partie des « pièces noires », selon la classification que l’auteur fit lui-même de la quarantaine de pièces qu’il a écrites. Après Sophocle, Anouilh reprend le mythe d’Antigone qu’il ancre dans la modernité du XXe siècle, développant l’héroïsme d’une enfant, symbole de la résistance au tyran.

LES THÈMES

La solitude

Les héros d’Antigone sont voués à la solitude.

• Antigone

Antigone est irrémédiablement seule. Seule pour agir, seule pour mourir. Dès les premiers mots de la pièce, le Prologue annonce qu’elle va « se dresser seule en face du monde ». Elle espérait que sa sœur Ismène l’aiderait à ensevelir en cachette son frère, mais celle-ci se rétracte : elle a réfléchi toute la nuit, elle ne se rebellera pas contre l’ordre de Créon : « Nous ne pouvons pas. (…) il nous ferait mourir. » Malgré ses supplications, Antigone ne renonce pas à son projet. Elle persiste farouchement dans sa résolution, se heurtant à l’in¬compréhension et à l’hostilité générales.

Le dialogue souligne l’impossible communication avec les êtres qui l’entourent. Sa nourrice qui l’aime avec tendresse est bien loin de saisir le grand dessein qui l’habite. La pauvre vieille sent bien que sa « petite colombe » est un peu folle d’être sortie si tôt ce matin. Elle ne peut qu’imaginer qu’elle est allée à la rencontre d’un amoureux et s’inquiète en bonne nounou de sa santé. Elle lui apporte du café et des tartines sans comprendre véritablement ce que cache le discours d’Antigone. Ismène ne comprend pas non plus l’entêtement de sa sœur, la traitant de folle. Elle finit par croire qu’elle n’a pas envie de vivre. Antigone la détrompe vivement : « Pas envie de vivre… Qui se levait la première, le matin, rien que pour sentir l’air froid sur sa peau nue ? ». Elle est animée d’un amour passionné de la vie. Quant à Créon, il ne peut s’expliquer le comportement de sa nièce. « Pourquoi fais-tu ce geste, alors ? (…) Ni pour les autres, ni pour ton frère ? Pour qui alors ? ».

Personne ne la comprend, mais elle refuse elle-même de comprendre les autres, s’enfermant progressivement dans sa solitude. « Moi je ne veux pas comprendre un peu », crie-t-elle à Ismène ; et un peu plus tard, elle lance à Créon qui cherche désespérément à la sauver : « Je ne veux pas comprendre. Je suis là pour vous dire non et pour mourir ». Jusqu’au bout, elle persiste dans sa volonté d’agir seule : quand Ismène, à la fin de la pièce, se décide à l’accompagner dans la mort, elle lui oppose un refus caté¬gorique : « Ah ! Non. Pas maintenant. Pas toi ! C’est moi, c’est moi seule. Tu ne te figures pas que tu vas venir mourir avec moi maintenant. Ce serait trop facile ! ».

Arrivée au terme de sa courte vie, elle ressentira cependant la solitude angoissante qui précède la mort, tandis que la foule, massée aux portes du palais, hurle contre l’insoumise. Elle se sent toute petite, elle a peur, elle a froid. « Deux bêtes se serreraient l’une contre l’autre pour se faire chaud ». Les êtres qui l’entouraient au début de la pièce, sa nourrice, Ismène, Hémon, ont disparu. « Toute seule, (…), je suis toute seule », répète-t-elle par deux fois. Elle tente de lier conversation avec le garde, mais c’est peine perdue. Celui-ci n’est guère concerné par la mort de la jeune fille. Seuls l’intéressent de mesquins problèmes de promotion, d’avancement et de solde. Antigone voudrait savoir : « Tu crois qu’on a mal pour mourir ? (…) Comment vont-ils me faire mourir ? ». Il répond évasivement et sans aucune émotion : elle sera murée vivante, dans un trou. C’est du moins ce qu’il croit avoir entendu. Et il se fait une chique en maugréant contre la « corvée » qui attend les malheureux gardes destinés à être de faction devant le tombeau, en plein soleil.

• Créon

La solitude n’est pas le propre d’Antigone. Les principaux personnages de la pièce connaissent aussi l’isolement moral. Créon, en particulier. Le Prologue le présente par ces mots : « Créon est seul ». Sa femme Eurydice ne saurait lui être d’aucun secours. Créon ne peut compter que sur lui-même pour accom¬plir la difficile tâche de conduire les hommes. Et quand son fils Hémon, désespéré par la mort d’Antigone, lui crie : « Je suis trop seul et le monde est trop nu si je ne peux plus t’admirer », il le repousse et laisse tomber ces mots d’une amère lucidité : « On est tout seul, Hémon. Le monde est nu ».

Enfin, quand tout sera achevé, le Chœur dira à Créon : « Et tu es tout seul maintenant, Créon. » Il avouera : « Tout seul, oui ». La solitude des êtres est irréductible. Les héros d’Anouilh vivent et meurent seuls, soulignant le tragi¬que de la condition humaine.

L’enfance

Il est un adjectif révélateur, qui revient comme un leitmotiv : c’est le mot petit. Il est utilisé plus de 70 fois, et ce n’est pas un hasard. Il accompagne presque toujours le nom d’Antigone. Antigone, « c’est la petite maigre »… la nourrice l’appelle « ma petite », Ismène « ma petite sœur » ; le garde la traite de « petite hyène » et la compare à une « petite bête »… Créon la considère comme une « petite fille » avant de lui trouver l’air d’un « petit gibier pris » ; et de la qualifier de « petite peste », de « petite furie » ou de « petite idiote » ; et pour finir, le Chœur nous dit que « sans la petite Antigone », nous aurions tous été bien tranquilles… Mais ce qu’il y a de plus curieux, c’est qu’Antigone elle-même sent qu’elle est encore une enfant, et qu’elle n’est pas de taille à jouer son rôle.

À quoi sert la nourrice, sinon à souligner par sa présence la fragilité de celle qui se blottit dans ses bras en l’appelant « nounou » ? Et tous ces symboles que sont Douce, la chienne d’Antigone avec sa bonne grosse tête, et cette petite pelle de fer, qui lui servait à faire des châteaux de sable sur la plage, et avec laquelle elle a recouvert le corps de son frère, et cette fleur de papier que Polynice lui avait rapportée d’une soirée et qu’elle avait conservée précieusement, et cette poupée que Créon lui avait donnée il n’y a pas si longtemps ?

Que l’on ajoute l’évocation du « petit garçon » qu’Antigone « a eu en rêve » avec Hémon, et l’on aura tous les éléments de cet univers de l’enfance qui n’apparaissait nullement dans la tragédie grecque et qui constitue la principale originalité de la pièce d’Anouilh. Et cela pour deux raisons.

Dans l’Antigone de Sophocle, l’héroïne était à la mesure de son aventure. Sa force, née de sa conscience et de ses convictions, se révélait indomptable face à la loi d’un tyran. Notre petite Antigone à nous n’est pas au niveau de son histoire, du moins au début. N’avoue-t-elle pas qu’elle se sent « encore un peu petite pour cela » ? C’est de ce contraste entre un personnage et une mission qu’Anouilh va tirer ses effets les plus pathétiques, car il va s’agir pour la frêle jeune fille de se hisser à la hauteur de son entreprise, et de montrer de quoi elle est capable. C’était déjà la tâche de la Judith de Giraudoux, et aussi de son Electre, au moment où elles « se déclarent ». Ce sera le rôle qu’Anouilh lui-même attribuera plus tard à sa Jeanne dans L’Alouette : comment l’humble paysanne de Domrémy va-t-elle devenir Jeanne d’Arc ? Et l’élégant et sceptique Becket, comment va-t-il devenir archevêque-primat d’Angleterre ? Certes, dans ce dernier cas, on ne peut parler du monde de l’enfance, puisque Becket est un homme mûr, mais le pro¬blème reste le même, car, après tout, il s’agit de mourir. Mourir pour devenir soi. Mourir pour être soi. Mourir pour être Jeanne d’Arc, pour être Becket, pour être Antigone. Et plus on est jeune, plus on est faible, plus on aime la vie — plus le sacrifice sera dur.

Curieusement, c’est au moment où Antigone va grandir pour assumer sa mission qu’elle découvre avec horreur le monde des adultes, un monde où l’on ne croit pas ce que l’on fait, où l’on ne fait pas ce que l’on dit, où l’on ne dit pas ce que l’on pense. Un monde absurde. C’est Créon qui le lui a révélé en lui montrant dans l’exercice du pouvoir une routine aveugle, une mécanique sans âme. Mais il y a pire. Vivre, c’est accepter. Accepter de vieillir, de voir s’effriter une à une ses illusions et ses raisons d’exister. La maturité n’est plus dès lors pour elle qu’une constante démission. Ce qu’Antigone veut préserver coûte que coûte, c’est la magie de l’enfance, la possibilité de croire que les choses sont belles, bonnes et durables. Elle ne veut ni attendre ni transiger : il lui faut l’absolu : « Je ne veux pas être modeste, moi, et me contenter d’un petit morceau si j’ai été bien sage. Je veux être sûre de tout aujourd’hui et que cela soit aussi beau que quand j’étais petite — ou mourir » . Dès lors, elle n’a rien à faire d’une vie où tout s’use et se monnaye. Tout ou rien. Même Créon semble partager à la fin de la pièce les idées de sa nièce, puisqu’il envie l’innocence et la fraîcheur de son petit page. De cette réflexion désabusée, Créon ne tirera pas de consé¬quences pratiques, mais Antigone, frustrée de son enfance éternelle et chassée de son paradis, ira jusqu’au bout : jusqu’à la mort.

Le bonheur

Le bonheur est un thème central dans l’œuvre de Jean Anouilh. « II y a deux races d’êtres, dit-il par l’entremise d’un personnage d’Eurydice, une race nombreuse, féconde, heureuse, une grosse pâte à pétrir qui mange son saucisson, fait ses enfants, pousse ses outils, compte ses sous bon an mal an, malgré les épidémies, les guerres, jusqu’à la limite d’âge ; des gens pour vivre, des gens pour tous les jours. (…) Et puis il y a les autres, les nobles, les héros. » Antigone fait partie de cette race de héros purs et intransigeants, assoiffés d’un bonheur qui ne souffre pas les compromissions et la médiocrité de la vie quotidienne.

Le thème du bonheur est amorcé au début de la pièce : c’est d’abord Ismène qui souffle à Antigone : « Ton bonheur est là devant toi et tu n’as qu’à le prendre »; puis Hémon qui évoque le bonheur du couple : « C’est plein de disputes un bonheur. » Antigone ne se prononce pas et change de sujet : « Un bonheur, oui… Écoute, Hémon ». Et plus tard, lors de l’entretien qu’elle aura avec son oncle Créon, le mot « bonheur » prendra tout son sens et provoquera le coup de théâtre qui mènera Antigone à la mort. Créon réussit à balayer toutes les raisons qui pouvaient jus¬tifier son geste ; il lui rend évidente l’absurdité de sa révolte et démystifie sa foi et son attachement à son « voyou » de frère, selon ses propres termes. Elle-même est sur le point alors d’entendre raison et de remonter dans sa chambre quand il commet l’imprudence de prononcer le mot fatidique : « bonheur ». « La vie, ce n’est peut-être tout de même que le bonheur. » À ces mots, Antigone se réveille : Créon lui pro¬pose un simple bonheur humain, prosaïque, banal, routinier, « qu’on grignote, assis au soleil » : « Un livre qu’on aime, (…) un enfant qui joue à vos pieds, un outil qu’on tient bien dans sa main, un banc pour se reposer le soir devant sa maison ». Ce n’est pas cela dont elle rêve. Un tel bonheur ne peut que comporter des bassesses et des limites.

Créon a un peu honte soudain : « Un pauvre mot, hein ! » II vient en effet de lui expliquer avec force argumentations que vivre c’est se compromettre en substituant à l’idéal qu’on s’était forgé la prudence et la composition : vivre, c’est composer avec le réel, se plier aux lois de la nécessité et du quotidien. Il vient de lui démontrer que sa pratique politique est fondée sur la tromperie et l’hypocrisie des cérémonies publiques, que son prochain discours, « ce ne sera pas vrai », et il a osé lui parler de bonheur ! Ses arguments sont repris un à un et piétines misérablement.

Antigone ne veut pas de cette piètre « cuisine » et se met à insulter les « candidats au bonheur » avec leurs « pauvres têtes ». Elle refuse ce bonheur que Créon défend « comme un os », « cette petite chance pour tous les jours, si on n’est pas trop exigeant ». Elle, au contraire, elle est exigeante. Elle veut tout, tout de suite. Elle veut posséder le monde, prendre tous les brins d’herbe et toutes les petites bêtes des prés. Elle ne veut pas attendre. L’espoir n’est qu’un charlatan, il est synonyme d’illusion. Ce qu’on espère, on ne l’aura jamais. C’est pourquoi il devient dans la bouche d’Antigone le « sale espoir ». Elle veut être sûre de tout aujourd’hui. Le bon¬heur, enfin, pour elle c’est vivre ses rêves d’enfance et d’adolescence : « que cela soit aussi beau que quand j’étais petite » ; c’est refuser la vieillesse, les « rides », la « sagesse », le « ventre ». C’est l’amour absolu que l’on vit en dehors du temps : si Hémon change, elle ne pourra plus l’aimer : « Oui, j’aime Hémon. J’aime un Hémon dur et jeune ; un Hémon exigeant et fidèle, comme moi. Mais si votre vie, votre bon¬heur doivent passer sur lui avec leur usure, si Hémon ne doit plus pâlir quand je pâlis, s’il ne doit plus me croire morte quand je suis en retard de cinq minutes (…), alors je n’aime plus Hémon ! ». La passion d’Antigone pour le bonheur vrai exclut tout partage, toute médiocrité. Et c’est pour cela qu’elle meurt, pour fuir le pauvre bonheur des hommes, et pour échapper à la banalité de la condition humaine.

On voit combien l’héroïne d’Anouilh se distingue de l’héroïne de Sophocle : alors que celle-ci accepte de perdre la vie et de sacrifier son bonheur en vertu d’une loi qui la transcende, celle-là meurt en vertu d’une conception du bonheur qu’elle s’est personnellement forgée et qu’elle refuse de trahir.

La conception du pouvoir

Le personnage de Créon, roi de Thèbes, incarne le pouvoir et permet à Anouilh de présenter les principaux aspects de la pratique politique.

La politique apparaît comme un métier odieux. « Vous êtes odieux, dit Antigone à Créon. — Oui, mon petit, réplique-t-il, c’est le métier qui le veut ». Gouverner, c’est se plier à la raison d’État, en oubliant que l’on règne sur des hommes, en oubliant que l’on est soi-même un homme.

Des sujets qui ne sont plus des hommes

Le roi ne peut se permettre d’établir des distinctions entre les sujets qu’il dirige. Ils représentent pour lui une masse sans nom et sans individualité. Quand il faut redresser la barre ou rétablir l’ordre dans la cité, il n’a ni le temps ni les moyens d’agir au nom d’une quelconque justice : « on tire dans le tas, sur le premier qui s’avance. (…) et la chose qui tombe dans le groupe n’a pas de nom. C’était peut-être celui qui t’avait donné du feu en souriant la veille ».

Un roi qui n’est plus un Homme

Parce qu’il a une couronne et des gardes (« avec votre attirail », ironise Antigone), le roi ne peut plus raisonner en homme. Il est obligé de faire une « sale besogne » malgré lui : Créon assume des responsabilités qui lui déplaisent, mais il n’a plus la liberté ni le choix de les refuser. Il a dit « oui », et c’est pour cette raison qu’il accepte de se salir les mains. « Le cadavre de ton frère qui pourrit sous mes fenêtres, c’est assez payé pour que l’ordre règne dans Thèbes (…). Ne m’oblige pas à payer avec toi encore. J’ai assez payé ». « C’est cela, être roi ! » conclut Antigone : être obligé de faire ce que l’on ne veut pas ! C’est aussi mentir au peuple pour se concilier ses faveurs : « Ne m’écoute pas quand je ferai mon prochain discours devant le tombeau d’Étéocle. Ce ne sera pas vrai. Rien n’est vrai que ce qu’on ne dit pas… ». Être roi, c’est accepter les mensonges, les compromissions et les crimes, sans même avoir le temps « de se demander s’il ne faudra pas payer trop cher un jour et si on pourra encore être un homme après ».

La politique est une « histoire sordide », aucun pouvoir n’est pur. Créon le sait et il a le courage de le proclamer. Anouilh, quant à lui, n’envisage aucune issue.