De Luigi Pirandello, Adaptation d'Huguette HatemDu 3 au 28 novembre 2004

Le sombre Mr. Ponza, nouveau secrétaire de la Préfecture, sa charmante belle-mère et son invisible épouse cachent un secret dont toute la ville de Valdano voudrait connaître le fin mot… Qui dit vrai ?

Dans une petite ville d’Italie, au début du siècle, toute la bonne société en vient à se passionner pour trois nouveaux arrivants : madame Frola, sa fille et son gendre, monsieur Ponza. Mais pourquoi monsieur Ponza interdit-il à madame Frola, pourtant sa belle-mère, de visiter sa femme ? Et pourquoi veut-il aussi que personne ne fréquente la brave madame Frola ? Chez monsieur Agazzi, conseiller de préfecture, commères et curieux se rassemblent pour échanger suppositions, ragots et opinions. Le mystère s’épaissit lorsque Ponza et sa belle-mère donnent des explications totalement contradictoires de ces étranges comportements. Qui dit la vérité ? Tout ce petit monde de notables de province s’agite pour faire la lumière sur la situation. Mais, comme le pense l’ironique monsieur Laudisi, se pourrait-il que la vérité claire et indiscutable n’existe pas ?

CALENDRIER DES REPRÉSENTATIONS

Pour réserver, cliquez sur le segment rouge ou orange de la date souhaitée dans le calendrier.

représentation en matinée (15h)
représentation en soirée (20h15)

DISTRIBUTION

Monsieur Ponza Marc De Roy
Lamberto Laudisi Yves Claessens
Madame Frola Louise Rocco
Monsieur Agazzig Michel Guillouk
Amalia Agazzi Martine Willequet
Dina Agazzi Roxane de Limelette
Monsieur Sirelli Ronald Beurms
Madame Sirelli Marie-Hélène Remacle
Le Préfet Gérard Vivane
Le commissaire Centuri Bernard Lefrancq
Madame Cini Catherine Claeys
Madame Nenni Magali Orsini
Madame Ponza Dorothée Hallot
Le domestique Dominique Rongvaux
Mise en scène Claude Enuset
Décors Francesco Deleo
Costumes Françoise Van Thienen

QUELQUES PHOTOS

POUR EN SAVOIR PLUS

Entre parenthèses

chacun sa vérité – Cos/ è (se vi pare) – Parabole en trois actes

En 1917, Pirandello a cinquante et un ans ; il envisage de cesser son activité théâtrale si la pièce qu’il est en train d’écrire, À chacun sa vérité, ne lui apporte pas l’adhésion et l’approbation qu’il connaît en tant que romancier et nouvelliste.

Dire qu’un des plus grands dramaturges du XXe siècle aurait renoncé à écrire pour le théâtre si la pièce était demeurée incomprise ! Heureusement, après un début difficile à Milan lors de sa création, elle fut très vite accueillie avec enthousiasme, au-delà même de l’Italie, sans quoi Pirandello n’aurait écrit ni Le Jeu des rôles (1918), ni Six personnages en quête d’auteur (1921), ni Henri IV (1922), ni Ce soir on improvise (1930), ni la plupart de ses nombreuses et grandes comédies.

Le titre original Cosi è (se vi pare) peut se traduire littéralement par : C’est ainsi (si bon vous semble) ou encore : C’est comme ça (si ça vous plaît). Notons que l’affirmation contenue dans les premiers termes : « C’est ainsi » est immédiatement tempérée par les parenthèses. Les premiers mots du titre semblent se référer aux habitudes sociales, à l’ordre établi : « C’est ainsi» ; et les seconds « si bon vous semble», renvoient à tout ce qui est personnel, enfoui dans la personne privée, et caché dans le libellé même du titre, avec ces parenthèses qui mettent ces mots à l’écart. La formule sonne bien en italien, la traduction littérale – plus longue dans notre langue que le titre original – est moins heureuse. Malgré la disparition des parenthèses, il nous est apparu que le titre français, donné par le premier traducteur de Pirandello, Benjamin Crémieux, Chacun sa vérité était plus percutant que sa traduction littérale – comme il le pensait lui-même – et qu’en plus, il avait maintenant l’avantage d’être connu. Nous avons seulement ajouté la préposition ‘à’ pour tempérer ce que l’énonciation du titre pouvait avoir de trop catégorique et que certains lecteurs ou spectateurs, du reste, ajoutent spontanément en parlant de la pièce.

La pièce a été montée pour la première fois en France le 23 octobre 1924, au Théâtre de l’Atelier, par Charles Dullin, qui jouait Laudisi, tandis que Marcelle Dullin, était Madame Frola. La pièce est entrée au répertoire de la Comédie-Française le 15 mars 1937, toujours dans une mise en scène de Dullin, avec notamment pour interprètes Berthe Bovy (Mme Frola), Fernand Ledoux (M. Ponza), Jean Debucourt (Laudisi), Pierre Bertin (Sirelli). Depuis, la pièce a été reprise plusieurs fois, devenant un classique.

À chacun sa vérité est annoncée comme une parabole, une histoire allégorique sous laquelle se cache un enseignement. L’histoire est apparemment simple : il s’agit d’élucider qui détient la vérité dans le trio formé par Monsieur Ponza, sa femme et sa belle-mère Madame Frola… Mais qui est Madame Ponza ? La seconde femme de Monsieur Ponza, ou la première ? Est-ce Madame Frola qui est folle en croyant que sa fille, disparue depuis quatre ans, est bien l’actuelle épouse de son gendre ? Ou bien est-ce lui Monsieur Ponza, le fou, prenant pour seconde épouse, sa première femme qui lui aurait été rendue après un séjour en maison de santé ? Et du reste, qu’est-ce que la normalité ? Où débute la folie ? Et qui peut se targuer de connaître la vérité dans les relations humaines ? Cette vérité apparaît différente pour chacun de nous, selon notre propre perception. Et qui sommes-nous au juste dans le regard des autres ? Même le miroir nous renvoie une image faussée de notre propre personne ! De plus nous sommes nous-mêmes à chaque instant en pleine mutation. Comment alors avoir des certitudes ?

Pirandello, par le truchement de son porte-parole Lamberto Laudisi, nous propose, à travers ce questionnement, de nous écarter des idées reçues, de ces vérités que l’on croit absolument irréfutables, il nous force à nous méfier des fausses nouvelles démenties le lendemain, en nous présentant les inutiles démarches de cette sorte de tribunal de la bienséance formée par les habitants de la petite ville de Valdano où se déroule l’enquête sur la vie privée des nouveaux venus. Tribunal un peu voyeur et fort cruel, puisqu’il ne prend pas en compte les effroyables malheurs de la famille Ponza, endeuillée par un tremblement de terre. Pirandello requiert ici une attitude active de la part des spectateurs qui se posent en même temps que ses personnages des questions à propos du cas à élucider, qu’il traite comme une énigme policière et philosophique, jusqu’à nous conduire au vertige.

Avec Laudisi et Madame Ponza, Pirandello nous propose d’être attentifs aux autres et de respecter ce qui leur apparaît comme la vérité. Si Laudisi est un dialecticien, qui prend plaisir à dérouter son auditoire, i1 est également sensible au malheur d’autrui ; il pense qu’il n’y a pas d’un côté la vérité et la raison, et de l’autre l’erreur et la folie, et son rire moqueur, qui ponctue la fin des actes, est démystificateur, parce qu’il remet en cause les vérités établies. Quant à la mystérieuse Madame Ponza, elle arrive, arrachée à sa maison dont la cour est – selon la jeune Dina – comme un puits. La croyance populaire ne dit-elle pas que la Vérité sort toute nue du fond du puits ? Oui, mais toute nue et non voilée comme Madame Ponza. La vérité ne se laisse donc pas déchiffrer facilement. Madame Ponza est pleine de pitié pour son mari et pour Madame Frola, jusqu’à annihiler sa propre identité. Avec elle et avec Laudisi, c’est une invitation à la tolérance et à la compassion que Pirandello nous propose. Ainsi se vérifie le sous-titre : parabole en trois actes. Et dans ce XXe siècle, et dans notre monde d’aujourd’hui, où tant de croyances erronées ont conduit à des catastrophes, la pièce apparaît plus que jamais de notre temps.

De plus, Pirandello s’écarte dans sa pièce du courant dominant de la rationalité et s’approche d’une vérité basée sur le dualisme. Il est en effet aussi indécidable de déchiffrer les sentiments, sans cesse en mutation, des habitants de Valdano que de repérer les relations exactes entre les trois membres de la famille. La psychanalyse venait juste de mettre en lumière les notions d’ambivalence, d’ambiguïté des sentiments. Depuis, les thèmes de la complexité et des paradoxes ont été largement développés dans les sciences et les arts. À chacun sa vérité anticipe donc – les poètes sont des visionnaires – les nouvelles positions de l’esprit contemporain qui s’accommode fort bien de l’existence d’interprétations multiples dans l’étude des constellations familiales, et qui, dans d’autres sphères, admet les contradictions pour résoudre des problèmes jusque-là insolubles.

Texte d’Huguette Hatem paru dans L’Avant-Scène, n°1130.

L’ AUTEUR

Luigi Pirandello

 

Avec Ibsen et Brecht, Pirandello est un des trois auteurs déterminants de la dramaturgie du vingtième siècle.

Né en 1867 près d’Agrigente en Sicile, Luigi Pirandello connaît une enfance et une jeunesse aisées, ce qui lui permet de faire des études de lettres à Rome et à Bonn, en Allemagne, où il soutient une thèse de doctorat en philologie sur le dialecte de sa région natale. En 1891, à l’âge de vingt-quatre ans, il s’installe à Rome où, grâce au soutien financier de son père, il peut se consacrer à l’écriture : ses pièces sont refusées par les théâtres, mais ses recueils de poèmes et de nouvelles trouvent des éditeurs. En 1903, la famille de Pirandello et celle de sa femme se retrouvent ruinées ; commencent alors pour l’auteur des années de misère, qui sont assombries par la folie de sa femme. À partir de 1910, il réussit à faire régulièrement jouer des comédies écrites en dialecte sicilien. Puis, en juin 1917, Chacun sa vérité triomphe à Milan; un mois plus tard, deux de ses pièces en dialecte, le Bonnet de fou et la Jarre sont jouées à Rome; et en novembre, à Turin, on crée la Volupté de l’honneur. À cinquante ans, Pirandello devient un écrivain célèbre.

En 1921, il donne sa pièce la plus connue, Six personnages en quête d’auteur, puis, l’année suivante, c’est Vêtir ceux qui sont nus et Henri IV. Parmi ses autres textes importants, mentionnons On ne sait jamais tout (1924), Ce soir on improvise (1930), Comme tu me veux (1936) et les Géants de la montagne (posthume, 1937) ; l’ensemble de son oeuvre dramatique compte quarante-trois textes que l’auteur, dès 1921, a commencé à rassembler sous le titre très significatif de Masques nus.

Ce remarquable homme de théâtre fonde en 1925 le Teatro d’Arte qu’il dirigera jusqu’à la fin de sa vie, faisant avec cette compagnie maintes tournées internationales. Son théâtre, joué dans toutes les capitales européennes de son vivant, lui vaut le prix Nobel de littérature en 1934. Mais il ne faut pas oublier le Pirandello romancier (sept romans dont Feu Mathias Pascal, 1904) et auteur de 235 nouvelles (toutes rassemblées sous le titre Nouvelles pour une année).

Il meurt à Rome en 1936